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Tisserande traditionnelle - Nilda Callañaupa Alvarez - L'histoire de Nilda

Une vieille femme

Les traditions textiles du peuple inca - et celles de leurs prédécesseurs - se sont perpétuées dans certaines régions du Pérou. Plusieurs techniques et motifs qui existent aujourd'hui sont le résultat de plus de deux mille ans de transmission de connaissances de tissage d'une génération à l'autre. Durant son enfance à Chinchero pendant les années 70, Nilda avait remarqué que le tissage traditionnel commençait à disparaître.
Nilda explique, « Ma génération ne s'intéressait pas aux choses traditionnelles, c'était plutôt les aînés (comme la mère de Nilda, Guadaloupe, montrée à gauche). Tout le monde avait commencé à utiliser l'acrylique pour la fabrication des articles touristiques et créait des motifs très simples... »

Nilda Callañaupa Alvarez

Quand Nilda est partie de la maison de Chinchero pour aller à l'école à Cuzco, elle a apporté son fuseau. Elle a plus tard fait des études aux États-Unis sur l'histoire des textiles et a reçu sa maîtrise en Tourisme dans la région de Cuzco. Sa passion pour le tissage n'est jamais disparue, et son désir de faire renaître les pratiques textiles traditionnelles du Pérou l'a incitée à commencer son travail avec les tisserands de Chinchero. Elle a établi le Center for Traditional Textiles of Cusco (CTTC) en 1996.

Image: © David VanBuskirk, www.incas.org

Métier de ceinture

Nilda et ses collègues du centre se sont dédiés à la survie des traditions textiles incas et à aider les communautés où vivent les tisserands. En ce moment le CTTC travaille avec plusieurs communautés et plus de 200 tisserands, pour encourager l'usage de la laine filée à la main, des teintures naturelles, et la renaissance des techniques et motifs traditionnels. Nilda (vue ici à Chahuaytiri) visite ces communautés régulièrement et achète des textiles pour le Centre. Avec son aide, les tisserands ont établit leur propre organisation avec un Président et un Comité pour superviser le projet. Chaque tisserand doit contribuer un certain pourcentage de ses gains au Comité afin de créer des fonds de réserve pour ceux qui sont dans le besoin.

Lamas

Les peuples andins se sont toujours servis des matériaux disponibles dans leur environnement pour survivre dans leur paysage rude et montagneux. Pendant des milliers d'années, des habits faits pour se protéger du froid ont été créés à partir de fibres animales. Avant la Conquête Espagnole, les peuples montagnards élevaient des lamas et des alpagas (que vous voyez ici en train de paître) et utilisaient leur laine pour tisser des étoffes, pour tresser des cordes, et pour leurs autres besoins. Aujourd'hui, plusieurs de ces pratiques continuent dans certaines régions. Les moutons, introduits dans les hautes terres au 16e siècle par les Espagnols, y sont toujours élevés. Leur laine est utilisée pour tricoter.

Une jeune fille

Nilda a appris à filer à l'âge de sept ans lorsqu'elle gardait les moutons de sa famille. Le filage est une des étapes de la préparation de la laine pour le tissage et le tricotage. Le processus de préparation comprend la récolte de la laine, le filage, le retordage et la teinture.
Lorsqu'elle était dans les montagnes, on donnait à Nilda et aux autres filles de son âge, des bouts de laine provenant du dos des animaux (de la partie où les poils sont plus courts et plus rudes). Le meilleur fil était réservé aux tisserandes aînées et plus expérimentées, qui enseignaient aux jeunes filles (comme cette gamine de Chinchero) à filer et à tisser.

Le filage

Filage

La première fois que Nilda a filé de la laine, elle avait sept ans; elle a ensuite donné la laine à sa mère. « La première année, ma mère apportait la laine filée à la rivière pour la laver, selon la tradition de nos ancêtres, » nous raconte Nilda.

Un textile

Aujourd'hui, quand Nilda file, elle se sert de laine d'alpaga non lavée, selon la tradition de la région de Cuzco. Elle tire des brins d'un ballot de laine rude, et en se servant d'un fuseau en forme de toupie, elle file la laine en forme de Z, ou dans le sens des aiguilles d'une montre. Ça prend entre sept et huit heures pour filer un fuseau entier. Selon Nilda, pour être une bonne fileuse, il faut avoir l'habitude et une laine de bonne qualité. Dans certaines communautés près de Cuzco, seules les femmes savent filer. À Chahuaytiri les femmes filent pour leurs maris qui tissent, tandis qu'à Aacha Alta, les hommes et les femmes savent filer. On voit ici une jeune fileuse de Pitumarca.

Un textile

Les fibres sont parfois filées en sens inverse, ou « contre filées » Une fois retordue en forme de « Z » et filée en forme de « S », cette laine est appelée lloq 'e, ou « gauchère » en Quechua. Certains disent que cette laine possède des attributs magiques. Les tisserands de Chahuaytiri insèrent des groupes de fils « gauchers » côtes à côtes dans le tissu de base, comme on voit dans cette photo. Ceci est censé doter le tissu de pouvoirs protecteurs en enlevant l'énergie négative et en établissant un équilibre. Ces tissus étaient destinés aux femmes enceintes et aux autres personnes ayant besoin de protection.

Le filage

Retordage

Lors de l'étape suivante, Nilda utilise deux fuseaux de laine déjà filée pour en faire une pelote prête à être retordue. Le fil de tissage a toujours deux brins pour pouvoir résister à la tension nécessaire au tissage avec un métier de ceinture. La laine est alors enroulée en écheveau avant d'être lavée et teinte. Ceci fait, les deux brins sont fusionnés en les retordant dans la direction opposée au premier filage (c'est-à-dire en forme « S », ou dans le sens contraire des aiguilles d'une montre). Quand Nilda retord la laine, elle dit qu'elle devrait être « retordue aussi vite que possible ».

Un fuseau

Quand Nilda parti étudier à Cuzco, elle a apporté son fuseau. Elle explique, «J'avais toujours mon fuseau avec moi. C'est la chose la plus facile à transporter avec soi. Quand on a besoin de laine, on doit la produire, on ne peut pas être seulement une tisserande. (Mon filage) est la chose dont je suis la plus fière aujourd'hui. J'avais de bonnes notes, j'aurais facilement pu laisser tomber mon filage et mes textiles. Je pense que du point de vue affectif, il y a des choses qui se passent dans la vie qui sont difficiles à expliquer. Moi, j'adore ça…il s'agit d'une activité que j'aime faire. Les professeurs ne comprenaient pas pourquoi je m'y intéressais, alors souvent je n'en parlais pas.

Métier de ceinture

Quand Nilda est prête à tisser, elle se sert d'un métier de ceinture fait d'une série de bâtons et d'attaches sur lesquels une chaîne et une lisse sont utilisées pour produire un tissu à quatre lisières. Les tisserands de la région de Cuzco attachent le métier à tisser à une ceinture qu'ils portent, et attachent l'autre bout à un objet fixe. Ils se servent aussi d'un métier à tisser à quatre piquets. En utilisant une variété de techniques et de motifs, le tissage de ceinture peut produire des tissus à motifs élaborés.

Métier de ceinture

Les tissus anciens de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale étaient, pour la plupart, tissés à l'aide d'un métier de ceinture qui y est toujours utilisé. Les autres types de métiers utilisés au Pérou sont le métier vertical et le métier horizontal qui est fixé au sol par des piquets.
Ici un tisserand de Chinchero - un village dans les hautes terres méridionales du Pérou, près de Cusco - tisse du fil teint de façon naturelle en se servant d'un métier de ceinture.

Un textile

La largeur de l'étoffe tissée sur le métier de ceinture n'excède pas la distance à travers laquelle le tisserand pourrait passer une navette d'une main à l'autre (normalement de 60 à 75cm). Deux morceaux de cette bande non ouvrée à quatre lisières pouvaient être cousus ensemble pour produire un tissu plus grand. En commençant à un bout du métier, l'étoffe était tissée sur une courte distance, puis le métier était tourné et le tissage recommençait à l'autre bout. Lorsque la chaîne se remplissait, la baguette de foule et les lisses devenaient inefficaces et par conséquent la dernière insertion de trame se faisait à l'aiguille.

Des membres de la famille de Nilda qui teignent la laine

Depuis toujours, on a utilisé les teintures naturelles pour créer les textiles andins tissés à la main. À partir de la deuxième moitié du 19e siècle, des teintures chimiques peu coûteuses étaient disponibles et utilisées par beaucoup des tisserands andins. Le résultat de cette pratique est qu'une grande partie de la tradition de teinture indigène fut perdue. En ce moment, Nilda encourage les tisserands à utiliser des teintures provenant des plantes et des fleurs de la région, comme le faisaient les anciens. Selon Nilda: « Nous essayons de faire ce qu'ils faisaient, car ce sont nos ancêtres. »

Des enfants

Le travail de Nilda avec les teintures naturelles présente des défis. «Il y a de nombreux problèmes, comme le bois, le temps d'ébullition, l'obtention des ingrédients nécessaires.» Les teintures naturelles sont beaucoup plus chères et exigent beaucoup plus de travail. Nilda croit tout de même qu'à long terme, les nombreux avantages des teintures naturelles dépasseront les difficultés. Par exemple, les teintures naturelles ne sont pas nuisibles à l'environnement, et ne polluent pas la terre quand elles sont jetées (ce qui n'est pas le cas des teintures chimiques). Ces avantages encouragent Nilda et les tisserands. Ils veulent rendre leurs communautés plus sécuritaires pour les enfants qui y jouent; un jour, les aînés transmettront leur sagesse à ces enfants.

Un insecte cochenille

Une teinture rouge vif est créée à partir des insectes cochenilles, qui s'aliment de figues de Barbarie (Opuntia), plus précisément de la variété nopal. Les insectes produisent des pigments marrons et les conservent dans leur tissus et fluides corporels. Les propriétés de teinture de la cochenille ont été découvertes par les groupes indigènes de la pré-Conquête qui faisaient sécher les insectes femelles au soleil, pour ensuite broyer leurs corps en poudre. Selon le mordant utilisé, les teinturiers pouvaient obtenir des cramoisis et des roses exquis, mais aussi des tons quasi-noirs, voire même des violets. Les corps de 70, 000 insectes séchés ne produisaient qu'un demi kilogramme de poudre de cochenille. Un acre de cactus de nopal pouvait produire de 100 à 150 kilogrammes de poudre de cochenille.

Image reliée au texte

Dans les temps anciens au Pérou, la teinture rouge aurait peut-être été dérivée des plantes Relbunium hypocarpium (connues comme antanco ou chamiri) ainsi que Relbunium micophyllum (chapichap). Ces plantes se retrouvent toujours dans les hautes vallées du Pérou. Plus tard (aux environs de 400 Av. J.-C.- 500 Apr. J.-C.), le rouge était aussi obtenu de l'insecte femelle de la cochenille, qui vit sur les cactus de nopal. À l'époque des Incas, la cochenille était la teinture la plus répandue. Aujourd'hui la teinture naturelle à base de cochenille est très chère pour les tisserands comme l'usage de la cochenille coûte à peu près huit fois plus que la teinture rouge commerciale.

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